Un danseur javanais en France : Raden Mas Jodjana (1893-1972)
De Yogyakarta à La Réole
Raden Mas Jodjana naquit à Yogyakarta le 6 février 1893. Par son père, il était d'une famille aristocratique descendant des régents de Madiun ; par sa mère, elle-même fille de R.P. Purbowinoto, il descendait de Sultan Sepuh, c'est-à-dire Hamengku Buwono II, le deuxième souverain de la principauté de Yogyakarta (2).
Son père, R.T. Surodiningrat exerçait des fonctions importantes (Regent Patih) dans l'administration de la principauté, en rapports étroits avec le Palais (kraton) où l'un de ses frères aînés avait rang de patih.
Dixième enfant d'une fratrie nombreuse (dont une demi-sœur qui deviendra l'épouse du prince Hadigenoro de Yogyakarta), Jodjana fut élevé dans un contexte traditionaliste mais fréquenta également l'école élémentaire destinée en priorité aux enfants européens (Europeesche lagere school), puis l'école de formation des fonctionnaires indigènes (OS VIA, Opleidingsschool voor Inlandsche ambtena- ren) à Magelang, d'où il sortit diplômé en 1910.
Il fut affecté dans l'administration coloniale, dans le département des Affaires intérieures (sous l'autorité d'un frère aîné, R.T. Notopradjarto ?) et, à Batavia, il commença semble-t-il à suivre les cours de l'« École de formation des spécialistes indigènes du Droit» (Opleidingsschool voor Inlandsche rechtskundigen).
Au début de l'année 1914, l'occasion lui fut donnée de se rendre aux Pays- Bas avec une bourse d'études, dans la suite du tout nouveau prince héritier de Yogyakarta, P.A.A. Hamengku Negara (R.M. Sujadi), qui régnerait quelques années plus tard sous le nom de Hamengku Buwono VIII (1921-1939) et que Jodjana assista fidèlement pendant tout son séjour en Hollande (jusqu'en 1921).
Il s'inscrivit à l'École supérieure de commerce de Rotterdam (Rotterdamsche Handelshoogeschool, comme Moh. Hatta à partir de 1922) mais il abandonna bientôt ses études, en 1916.
Cette année 1916 marque un tournant dans sa vie : les 15 et 17 mars, lors de deux « soirées indiennes » en faveur des victimes d'une grave inondation aux Indes néerlandaises, R.M. Jodjana fait apprécier son art dans la danse de Kelana, morceau de bravoure de tout danseur javanais s'identifiant à cet archétype du chevalier errant de l'âge classique, en quête de sa belle. Les deux représentations dont il s'agit sont organisées au grand théâtre de La Haye, conjointement par l'Association « Oost en West», l'Association des « Indologues » (Indologen Vereeniging ; étudiants néerlandais se destinant au service dans la colonie) et surtout la Indische Vereeniging.
Cette dernière association (fondée en 1908) réunissait la plupart des étudiants d'origine
2. Hamengku Buwono II régna à trois reprises : 1792-1810, 1811-12, 1826-28.
indonésienne, guère plus de deux ou trois dizaines, à des fins d'entraide et de loisir; les principaux animateurs en étaient de jeunes aristocrates, qui ne songeaient pas encore à contester le système colonial, comme ce sera le cas quelques années plus tard lorsque l'association prendrait le nom d'« Association Indonésienne» (Indonesische Vereeniging, 1922, puis Perhimpunan Indonesia, en 1925).
Pour l'heure, les ambitions artistiques du groupe étaient incarnées par de jeunes nobles javanais, tel que le poète R.M. Noto Soeroto- avec lequel Jodjana paraissait très lié - ou encore Soorjopoetro et Soerjowinoto, spécialistes de musique javanaise. Un autre des participants très en vue était Soewardi Soerjaningrat, le futur Ki Hadjar Dewantara (fondateur du Taman Siswa en 1922).
Toujours est-il que ces «soirées indiennes» de 1916 auraient eu un rôle déterminant dans la volonté de Jodjana d'embrasser la carrière de danseur.
En 1917, de nouveau pour une «soirée artistique indienne», mais cette fois en faveur du Kartini-fondsW, son interprétation de la danse de Kelana est signalée par le Koloniaal Weekblad (du 29-11-1917) comme «le clou de la soirée».
Dans ces années-là, il se mit aussi à fréquenter le Cercle artistique de La Haye, un lieu d'échanges culturels prisé par quelques artistes néerlandais de renom tels que le sculpteur Jan Altorf et le peintre Isaac Israels, avec lesquels Jodjana entretint des rapports d'amitié ; lui-même se mit à peindre, sous la conduite de Isaac Israels, et à pratiquer la sculpture sur bois, sur ivoire et le travail du cuir avec un décorateur renommé, Chris Lebeau.
Après 1920, Jodjana entama sa carrière de danseur professionnel et se produisit dans divers pays européens, donnant aussi des conférences sur son art.
En 1925, on remarque sa présence au sein d'une délégation à Berlin, comprenant entre autres Noto Soeroto et Poerbatjaraka, où il fut demandé à Jodjana de créer un enseignement de danse et de musique javanaises à l'École de musique.
Entre 1920 et 1926, on note déjà de longs séjours à Paris où il fréquenta divers milieux artistiques et fut employé dans l'atelier du décorateur
12. Isaac Israels (1865-1934) fit plusieurs autoportraits devant une de ses toiles représentant le danseur Jodjana. Il visita les Indes néerlandaises en 1921-22 ; on note aussi sa participation à l'exposition coloniale internationale de Paris en 1931, au cours de laquelle le pavillon des Indes néerlandaises brûla;
13. Des aquarelles de Jodjana, divers objets en ivoire ainsi que des masques sont conservés au Musée du Théâtre à Amsterdam, ainsi que par sa fille.
16. A la même époque, un autre Javanais, du nom de Hardjodiringgo («de réputation douteuse») en fit de même, qui ajoutait des démonstrations de wayang wong à son programme de danses ; ils étaient les deux seuls danseurs professionnels.
il y pratiqua les arts plastiques et graphiques (xylogravure) et s'initia à la technique de la laque avec des artisans vietnamiens et chinois. Jusqu'au milieu des années 30, ses tournées européennes prirent de l'importance : il partageait parfois le programme avec la célèbre danseuse espagnole La Argentina.
Jodjana se déplaçait en famille, avec son épouse et ses deux enfants ; le couple avait adopté un jeune Ambonais, Roemahlaiselan (rencontré en 1927), qui devint lui aussi danseur-vedette et demeurera le plus fidèle des compagnons (19).
Avec lui et une autre élève - Hella Tarnow - les Jodjana allaient fonder dans le sud de la France un centre culturel international fonctionnant l'été, le «Centre Jodjana», d'abord à Cotignac (Haute-Provence; 1934), puis à Dardennes (Var; 1935), enfin à Vergoignan (Gers) en 1936, date à laquelle la famille s'installa pour de bon dans notre pays.
La guerre les y surprit. Ils furent alors obligés de quitter le château de Vergoignan pour s'installer plus modestement à Ozenx, un village des Basses-Pyrénées (Pyrénées Atlantiques ; la région même dont étaient originaires les ancêtres de R.A. Jodjana, les De Ravalieu), en compagnie d'autres artistes réfugiés où ils durent pour survivre travailler la terre.
En 1943, leur fils Bhimo, alors à Clermont-Ferrand pour poursuivre ses études, fit partie d'un groupe d'otages capturé par la Gestapo ; fut déporté et mourut l'année suivante au camp de Buchenwald (8 juin 1944).
Après la Libération, Jodjana renoua les contacts avec les milieux artistiques et orientalistes en Hollande et en France. Nommé avec sa femme, comme professeurs à l'Académie d'Art dramatique d'Amsterdam (Académie voor drama- tische Kunst) en 1947, où ils enseignaient l'expression, le mouvement, l'improvisation et la mise en scène, il purent de nouveau envisager une existence stable jusqu'à la retraite de Jodjana en 1964.
Vers 1970, des ennuis de santé le firent s'installer à La Réole, auprès de sa fille et de son gendre, tous deux médecins dans cette petite ville de Gironde. Il y mourut le 20 septembre 1972.
Sa femme lui survécut jusqu'en 1981. Installée à Paris, rue de Montsouris, avec Roemahlaiselan^22), elle donnait encore des leçons dans les années 70 et perpétuait auprès de gens du théâtre et de chorégraphes <23) un enseignement de l'expression créative par la maîtrise de la gestuelle et du mouvement, un principe dont son mari et elle avaient fait une quasi-règle de vie (24).
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Le triomphe de Shiva
L'art de Jodjana s'inscrit dans le droit fil de ces tentatives : après son succès dans la danse de Kelana, il met à son répertoire plusieurs morceaux dansés en solo inspirés, certes, par la mythologie indo-javanaise et qui recourent aux fondements de la chorégraphie traditionnelle, mais qui sont largement des créations, empreintes d'un style distinctif (y compris par le costume où entre une certaine fantaisie par rapport aux canons javanais) : danses de « Ardjoena (Le Chevalier)», du «Ksatria (Le Guerrier)», de «Krishna (Le Dieu berger)», de «Vishnu (Le Dieu libérateur de l'Humanité)», de «Shiva (Le Rédempteur) »(28\ etc.
22. Le fidèle élève de Jodjana mourut à l'âge de 88 ans (en 1990), entouré de ses amis et de ses propres élèves, à Amsterdam où il fut incinéré. Au crépuscule de sa vie, il dansait encore et paraissait même au sommet de son art (témoignage de Mme Parvati Chavoix- Jodjana).
23. Parmi eux, le metteur en scène Peter Brook et J. Robinson de l'Atelier de la Danse.
24. Elle avait précisé ses idées de l'enseignement artistique dans quelques articles et brochures stencilées, et surtout dans un ouvrage autobiographique paru en Angleterre, intitulé : A Book of Self Re-education. The Structure and Functions of the Human Body as an Instrument of Expression, Romford, L.N. Fowler, 1981.
28. En 1955, le cinéaste néerlandais Bert Haanstra prendra Jodjana pour sujet d'un film, dans son exécution de la danse de Shiva.
Ses meilleures prestations, ainsi que «Topeng Mas (Le Masque d'or)» où le danseur, à l'aide d'un masque, joue de toutes les ressources de l'expression faciale, jusqu'à l'impassibilité. Parmi les 24 numéros que propose une brochure éditée par Jodjana, la seule incursion dans le registre «populaire» concerne la «danse du paysan» (Tani), encore est-il précisé qu'il s'agit de «la Cérémonie de la Récolte du Riz», ce qui ne déroge pas au caractère sacré ou rituel qu'évoquent les autres compositions, hormis celles à caractère guerrier ou chevaleresque.
Les extraits de presse sont plus qu'élogieux. Dans plusieurs pays, les journaux saluent son passage comme un événement, «un prodigieux événement» (ein ungeheures Erlebnis), «un des grands événements d'art pour les capitales européennes.
Gestes, mouvements, musique s'unissent en la danse de Raden Mas Jodjana pour atteindre au plus haut degré d'expression précise de la Beauté.» (un journal de Varsovie).
Le célèbre critique parisien André Lévinson n'hésite pas quant à lui à déclarer dans Comoedia : «Oui, Raden Mas Jodjana, vous êtes un danseur classique, la terreur des dilettantes, des dalcroziens, des exotisants, des costumiers, des perruquiers, des archaïsants, des préraphaélites, de tous les déracinés qui accaparent le théâtre. Cela ne vaut pas moins, croyez-le, que d'être radjah régnant. »
On le rapproche volontiers de célèbres danseuses de l'époque, Anna Pavlova ou La Argentina. A l'aune des rencontres avec quelques-uns des plus grands danseurs, chorégraphes, musiciens, acteurs de l'entre-deux-guerres, mais aussi avec des peintres, des hommes politiques, etc., sa propre célébrité ne fait pas de doute.
30. André Lévinson était l'auteur d'un ouvrage faisant autorité : La danse d'aujourd'hui, Paris, 1929. Dans celui-ci, il consacrait des passages aux divers danseurs et danseuses renommés du moment : La Argentina, Isadora Duncan, Joséphine Baker, Djemil-Anik, etc. ...ainsi que les ballerines cambodgiennes et une danseuse javanaise : Ghanda Soewasti (saluant à leur sujet le « coup de génie qui a confié aux bras le soin de danser»).
A propos de R.M. Jodjana, et de sa prestation au Congrès de la danse à Essen en 1928, il se demandait s'il fallait le classer parmi les danseurs ou les mimes, et il déclarait : «On retrouve ainsi, à la base de chacun de ses avatars, un fragment d'action liturgique, une «station» d'une passion, une scène de mystère, une cérémonie de culte.»
Ce critique était également l'auteur d'un article sur la danse javanaise : «L'art à Java. L'esprit et les formes de la danse javanaise », L'Art vivant, mai 1930. Un danseur javanais en France; R.M. Jodjana dans la « Danse d'Ardjoena».
II y a divers ingrédients dans ce succès, que l'on retrouve au fil d'un article comme celui du critique néerlandais Ben van Esselsteijn, apparemment un bon connaisseur des danses orientales.
En premier lieu, incontestablement, la séduction de l'Orient, la mode orientalisante : hiératisme, mystère, magie puissante, raffinement, harmonie, etc., sont naturellement invoqués;
ou encore lit- on, extrait du Bulletin de l'Association Française des Amis de l'Orient : «Jodjana (...) est favorisé par son physique très beau, par son masque qui rappelle les plus nobles types khmers ; ses gestes ont une simplicité, une largeur extraordinaires; la danse semble prêter à sa figure une ampleur surhumaine.»
En second lieu la naissance aristocratique : le «prince», cet «authentique aristocrate», ne peut que dégager une impression d'élégance, suggérer la noblesse et la solennité.
Mais ces raisons ne sauraient rien retirer à ses qualités intrinsèques de danseur, qualités techniques et surtout, semble-t-il, un remarquable pouvoir d'évocation émotionnelle, basé à la fois sur la concentration, le contrôle gestuel suggérant une profonde intériorité, et sur la force expressive du jeu de physionomie qui faisait aussi qualifier Jodjana de mime et d'acteur.
La question — et maints puristes, en particulier des spécialistes de Java ne manquèrent pas de la poser - était de mesurer l'écart de ses créations par rapport à la tradition javanaise.
Jodjana y répondit lui-même dans un article intitulé «Le point de vue d'un danseur javanais moderne ».
Il y réfute l'idée d'une tradition figée, à Java même où les danses les plus sacrées n'ont gardé leur signification que dans les rituels de cour.
Quant à lui, il ne voit pas l'intérêt pour un artiste de faire de «l'archéologie de la danse. La danse de Jodjana n'est pas de la danse javanaise moderne, mais de la danse moderne sur des bases javanaises. »
il gardera toute sa vie cette attitude réservée, mélange de modestie et de courtoisie, qui est la marque d'une personne bien née :
« Every sign of appreciation for his personal artistic presence made him extremely humble. He would always first fold his handsand retire within himself before thanking the public for their applause » écrit Raden Ayou Jodjana dans le livre de ses souvenirs
« Je suis l'affolé, la victime de l'amour, qui frémis d'exaltation quand je m'imagine voir ta silhouette dans le brasier doré du soleil couchant. Je t'ai appelée, ô mon aimée ; je me suis paré pour ta venue. Tu es belle : tes seins sont des collines arrondies, dans leur vallée dorment l'ombre et la fraîcheur. Tes bras sont un abîme, dans lequel je me jetterai aveuglément. L'éclat de tes yeux me caresse. Tes jambes sont des gazelles rapides qui me portent, plus vite que les cerfs sacrés, vers les jardins fleuris des déwa. Téméraire, je ferai avec toi cette course rapide ; l'éclat de tes yeux brillera comme la lumière du soleil éclairant notre course effrénée.»
Plus anecdotique, mais pas moins significative, sa fidélité au costume javanais. Il est décrit dans cet atour, dans un article du quotidien javanais Mataram qui le montre devisant avec Leopold, Roi des Belges, à l'issue d'un gala à l'ambassade des Pays-Bas à Bruxelles en 1937 :
«... R.M. Jodjana dont les sublimes danses javanaises ont été une révélation pour ce public choisi et gâté. Pas un seul des spectateurs parmi la centaine d'invités ne parvenait à s'arracher à la force mystique de la danse orientale. (...)
Le Roi s'est entretenu assez longtemps avec R.M. Jodjana qui portait un magnifique habit de prince, avec un keris d'apparat glissé dans le dos.C'est en costume javanais qu'il sera enterré.
Quelles que fussent ses idées sur la nécessaire inflexion de l'art chorégraphique javanais dans le contexte européen, il garda aussi de ses origines le besoin constant de faire partager les traditions de son peuple en général ; conférences et articles y pourvurent.
Enfin et surtout, comme il aimait le rappeler à ses proches (et par où il débutait ses souvenirs destinés à sa fille), il faisait sienne la question du « sens de la destinée», centrale dans la philosophie javanaise du kebatinan (spiritualité) et résumée dans la formule sangkan-paran : «d'où vient-on, où va-t-on?»
et, quelle que soit la «Gloire» (Glorie) en ce monde, c'est «en Son Nom» qu'elle s'exerce, expliquait Jodjana dans une lettre à sa femme.
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Le sens d'un exil
R.M. Jodjana ne revint jamais en Indonésie. Parti en 1914, il rejoignait alors les premiers étudiants (ils seront 72 inscrits en 1921, toutes disciplines confondues) promis pour la plupart à constituer l'élite administrative et professionnelle du pays et, pour certains d'entre eux, militants politiques, à devenir des dirigeants de la république proclamée en 1945.
En 1945, au lendemain de la seconde guerre mondiale, alors que l'Indonésie a proclamé son indépendance et que les Hollandais s'efforcent d'y reprendre pied, c'est encore une association d'amitiés indo-néerlandaises, la Vereeniging Nederland-Indonesië, qui permet à Jodjana de faire sa réapparition sur une grande scène des Pays-Bas, à l'occasion d'une «soirée de gala» en l'honneur du 3e anniversaire du discours d'exil de la reine Wilhelmine.
c'est K.H. Dewantara, qui rappelle la carrière du danseur (46), souligne ses dons chorégraphiques et conclut que ce rappel est d'autant plus nécessaire que «l'on doit connaître nos compatriotes célèbres qui, chacun à sa manière, savent porter haut l'honneur de notre terre et de notre peuple. »
En 1951, à Sitor Situmorang alors jeune écrivain (né en 1924), Jodjana accordait un long entretien, pour un article de la revue littéraire indonésienne Zenith :
«Nous avons bavardé de 2 heures de l'après-midi à 7 heures du soir. Jodjana s'efforçait à parler l'indonésien. Il voudrait aller en Indonésie pour y demeurer et enseigner.
«D'après vous, ai-je ma place dans l'Indonésie d'aujourd'hui ?», a-t-il demandé. Tragique ? Ce n'est pas qu'il n'ait pas de but dans la vie, mais l'homme en général a besoin d'une terre pour prendre racine.» Aux yeux de Sitor, le danseur, qui lui paraissait déjà un vieil homme et qu'il considérait surtout comme un acteur et un mime, aurait pu transmettre son expérience de 35 années en Europe à son pays de naissance.
D'ailleurs, le ministre indonésien de l'Éducation, Abu Hanifah, ne lui avait-t-il pas confié l'année précédente (1950) la tâche de représenter son pays au «Congrès international de l'Institut du Théâtre de Paris» ? (48)
II aurait pu, en tout cas, «ouvrir la voie à de nouveaux objectifs, à des possibilités nouvelles dans le domaine de la danse, du théâtre et de l'art de la pantomime en Indonésie. (...) C'est peut-être Jodjana qui pourra répondre à la question de la valeur des techniques de la danse javanaise classique pour l'évolution de la danse indonésienne.»
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Un destin français
Les premiers séjours de Jodjana en France, au début des années 20, coïncident avec un certain intérêt des milieux orientalistes pour la colonie hollandaise. Ses relations avec Philippe Stern, futur conservateur du musée Guimet, datent de cette époque et seront durables.
Jodjana se produit également dans le cadre des activités artistiques de l'Association française des Amis de l'Orient, dont le directeur du moment est Jacques Buhot.
46. Il signale en particulier sa collaboration à l'« Opéra français» (Fransche opera), où on lui avait demandé de diriger un corps de ballet javanais, pour l'opéra intitulé «Fatima», de Hans van de Wall.
48. En 1959, Jodjana participera aux Journées d'Études de Royaumont sur les théâtres d'Asie. Dans les Actes de ce colloque - où figure un article de Jeanne Cuisinier sur le théâtre en Indonésie, pp. 223-241 -, l'éditeur-préfacier, Jean Jacquot, le remercie pour avoir prêté «un très beau gamelan et des costumes de danse javanais » ; Les Théâtres d'Asie, Paris, Éd. du CNRS, 1961.
Gabriel Angoulvant, Les Indes Néerlandaises, rédigé à la suite d'une visite qu'il y avait faite sur invitation. C'est à Jodjana que l'on confie l'illustration des têtes de chapitres, consistant en quatorze bois gravés (il fréquentait alors l'atelier du peintre Colin - boulevard du Montparnasse - et celui du décorateur Dunand).
Angoulvant parle de son illustrateur en des termes caractéristiques du timide virage colonial de l'époque mais encore teintés de paternalisme :
«L'on serait même tenté de se demander si, demeuré dans sa patrie, Jodjana serait parvenu à une aussi pleine réalisation de ses virtualités. Loin d'être sorti de ce contact en oriental désaxé, déraciné, ainsi qu'il arrive pour des caractères de moindre trempe, Jodjana a su garder entière sa sensibilité propre.
Le danseur javanais donne des représentations chez des particuliers (dans l'atelier du peintre Colin, chez Mme de Clermont-Tonnerre) mais le couple se produit aussi au Théâtre du Vieux-Colombier, alors dirigé par J. Copeau, avec qui les Jodjana conserveront des liens d'amitié.
Leurs relations parisiennes dans le monde des célébrités artistiques de l'entre-deux-guerres touchent à divers genres : la musique (Wanda Landowska, Pablo Casals, Henry Prunières, musicologue et critique à La Revue musicale), la danse (Isadora Duncan), le théâtre et la mise en scène (les acteurs de la Comédie des Quinze, Abel Gance), la critique (André Lévinson), etc.Il s'en ajoutera beaucoup d'autres,
lorsque les Jodjana auront créé, à partir de 1934, leur «Centre international» dans le midi de la France, où venaient des artistes internationaux et des intellectuels curieux d'expériences nouvelles.
A Cotignac (1934), ce sont par exemple des danseurs (comme Alain Wayne, danseur-étoile) de la troupe du célèbre chorégraphe allemand Kurt Jooss, qui viennent suivre les stages de danse et d'expression corporelle.
Comme le rappelle R.A. Jodjana dans ses souvenirs :« my husband made many Westerners aware, that the human being can express himself in a simple, intense and beautiful way by movement. With a simple gesture, by turning the head,just lifting a finger,or moving through space. Jodjana revealed and manifested that man can develop the inner consciousness of creative intelligence, and from within, spread knowledge by creative expression in movement.
Dardennes (1935) voit passer entre autres le docteur Kurt Binswanger, psychanalyste suisse de renom, qui invite Jodjana à Zurich, à l'époque où il a en traitement le danseur Nijinski ;
son épouse, Erica Binswinger, devient d'ailleurs l'élève de R.A. Jodjana, qui a développé, quant à elle, l'idée d'une thérapie basée sur la prise de conscience de la créativité intrinsèque à chacun, «résultante d'une harmonie entre réceptivité-concentration et rayonnement- créativité».
Lorsqu'elle ouvrira un cours avec Roemahlaiselan, à Paris, vers 1965, elle avancera cette argumentation : «Considérant que tout être humain pour accomplir son destin sur la scène de ce monde n'a que ce même corps comme instrument expressif et ne dispose que de ces mêmes moyens d'expression, il y a peut-être intérêt à apprendre par quelles connaissances et par quel entraînement un homme peut arriver à maîtriser sa vie intérieure et mener son corps à exprimer cette vie. »
A Vergoignan (à partir de 1936), d'autres artistes encore - le Quatuor hongrois, le sculpteur Zadkine ou l'acteur néerlandais Van Dalsum - qu'attirent aussi les von Graaff, ces mécènes qui ont permis aux Jodjana, ainsi qu'à Roemahlaiselan, de s'installer dans le château.
Le «Centre Jodjana» s'inspire des méthodes de Tagore et du mode de vie que celui-ci a introduit à Santiniketan. Le programme y est éclectique, «art et science du mouvement, pédagogie cinétique et pédagogie thérapeutique, chorégie et chorégraphie, danse et art dramatique avec accompagnement, chant, déclamation, piano, orchestre javanais», auxquels s'ajoutent des activités de dessin, gravure, exécution de costumes.
Le cycle complet des études dure trois ans (pendant les mois d'été) : «chaque élève sera instruit selon les lois universelles du mouvement, du rythme et de la composition ; il sera activement secondé dans la recherche de son propre mode d'expression et d'un style de mouvement tout à fait personnel.»
Des stages de quelques jours avaient également lieu lors des vacances scolaires.
Ce fut ce bien fragile « ashram » que la guerre vint bouleverser, un lieu où Occident et Orient prétendaient encore dialoguer - certes, au niveau d'une élite - dans la fidélité à l'esprit d'un Tagore ou d'un Krishnamurti, à la fois au bénéfice de l'Art et, comme en rêvaient les milieux orientalisants des années 30, dans l'espoir d'un renouveau culturel.
On sait ce qu'il advint de la famille Jodjana, arrachée au château de Vergoignan, puis profondément meurtrie par le martyre d'un fils chéri, Bhimo, si doué, sensible comme un jeune Javanais, studieux comme devait l'être un élève de l'enseignement français.
Comme ne l'était pas moins sa sœur Parvati, embrassant des études de médecine à Bordeaux, et allant au bout pour ainsi dire du destin «français» de la famille Jodjana.
Ce sera auprès d'elle que Raden Mas Jodjana reviendra mourir. Il repose au cimetière de La Réole, non loin de la maison emplie de souvenirs.
Jodjana avait fréquenté régulièrement Krishnamurti quelques années auparavant lors de rencontres qui se tenaient autour de celui-ci à Arnhem.